Définir l’art en philosophie suppose de choisir un cadre d’analyse. Selon le cadre retenu, un même objet peut être qualifié d’oeuvre ou rejeté hors du champ artistique. Comprendre l’art en philosophie revient donc à identifier les critères que chaque théorie mobilise, puis à mesurer ce que chacune inclut ou exclut.
Trois critères pour définir l’art : imitation, expression, institution
Les théories philosophiques de l’art ne répondent pas toutes à la même question. Certaines portent sur la nature de l’objet, d’autres sur l’intention de l’artiste, d’autres encore sur le contexte de réception. Le tableau ci-dessous compare trois cadres majeurs sur des critères concrets.
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| Critère | Théorie de l’imitation (Platon, Aristote) | Théorie de l’expression (Kant, Hegel) | Théorie institutionnelle (George Dickie) |
|---|---|---|---|
| Question centrale | L’oeuvre reproduit-elle fidèlement le réel ? | L’oeuvre transmet-elle une idée ou un sentiment ? | L’oeuvre est-elle reconnue par le monde de l’art ? |
| Rôle de l’artiste | Copiste ou imitateur | Créateur, parfois génie | Proposant : soumet un objet au jugement collectif |
| Critère de jugement | Ressemblance avec le modèle | Beauté désintéressée ou vérité de l’Esprit | Acceptation par les institutions (musées, critiques) |
| Ce que la théorie exclut | L’art abstrait, l’art conceptuel | L’artisanat utilitaire | Rien a priori (tout objet peut devenir art) |
| Limite principale | Ne rend pas compte de l’art moderne | Suppose un sujet universel du goût | Circularité : l’art est ce que le monde de l’art dit être art |
Ce qui ressort de cette comparaison : chaque théorie couvre un segment de la production artistique et laisse un angle mort. La théorie de l’imitation fonctionne pour la peinture figurative, pas pour une installation de Duchamp. La théorie institutionnelle absorbe Duchamp, mais ne dit rien sur la qualité esthétique de l’oeuvre.

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Concept ouvert : pourquoi l’art résiste à une définition unique
Morris Weitz a proposé une approche radicalement différente. Selon sa théorie, l’art est un concept ouvert qui évolue avec les formes artistiques nouvelles. Tenter de fixer une définition stable revient à figer un champ qui se redéfinit à chaque époque.
Cette position explique un phénomène courant : le rejet initial d’oeuvres qui finissent par intégrer le canon. L’impressionnisme, le cubisme, le ready-made ont tous été contestés au nom de définitions antérieures de l’art. Si la définition avait été fermée, ces mouvements n’auraient jamais été reconnus.
En revanche, l’approche de Weitz pose un problème pratique. Si tout peut potentiellement devenir art, comment distinguer une oeuvre d’un objet quelconque ? C’est précisément la question à laquelle la théorie institutionnelle de Dickie tente de répondre, en déplaçant le critère de l’objet lui-même vers le contexte de sa réception par le monde de l’art (musées, critiques, commissaires d’exposition).
Platon contre Nietzsche : deux rapports opposés entre art et vérité
Les concurrents traitent largement Platon et Kant. L’écart le plus instructif se situe entre Platon et Nietzsche, parce qu’il révèle deux conceptions incompatibles de la fonction de l’art.
Platon : l’art éloigne de la vérité
Dans la République, Platon place l’artiste à trois degrés de la réalité. Le monde sensible est déjà une copie du monde des Idées. L’artiste copie cette copie. L’oeuvre d’art est donc une imitation au second degré, ce qui la disqualifie comme source de connaissance.
La conséquence est radicale : Platon recommande d’exclure les poètes de la cité idéale. L’art flatte les passions, détourne de la raison, et ne produit que des apparences.
Nietzsche : l’art est plus vrai que la vérité
Nietzsche inverse le rapport. Pour lui, l’art affirme la vie là où la raison abstraite la dessèche. Dans la Naissance de la tragédie, il distingue deux pulsions artistiques : l’apollinien (ordre, forme, mesure) et le dionysiaque (ivresse, excès, dissolution des limites individuelles).
La tragédie grecque combine les deux. Elle ne détourne pas du réel : elle permet de supporter la dimension tragique de l’existence en lui donnant une forme esthétique. L’art n’est pas un ornement, c’est une réponse existentielle.
- Chez Platon, la nature sert de référence et l’art s’en éloigne toujours davantage. Le jugement porte sur la fidélité au modèle.
- Chez Nietzsche, la nature est chaos et souffrance. L’art la transfigure et rend la vie supportable. Le jugement porte sur l’intensité vitale de l’oeuvre.
- Chez Kant, le jugement esthétique est désintéressé : il ne porte ni sur l’utilité ni sur la vérité, mais sur le libre jeu des facultés devant le beau. Le genie produit des oeuvres sans pouvoir en formuler les regles.

Technique et beaux-arts : une séparation récente
Le mot grec technè ne distingue pas l’artiste de l’artisan. La séparation entre arts mécaniques et beaux-arts date du XVIIIe siècle. Cette distinction tardive a une conséquence directe sur la compréhension philosophique de l’art : toute réflexion antérieure au XVIIIe siècle parle d’un art qui inclut l’artisanat.
Lire Aristote ou Platon sans cette précision mène à des contresens. Quand Aristote écrit que l’art imite la nature, il parle aussi bien du sculpteur que du médecin ou du charpentier. La notion moderne d’art autonome, détaché de toute fonction utilitaire, leur est étrangère.
Le design contemporain brouille d’ailleurs cette frontière. Un objet technique pensé pour susciter une émotion esthétique relève-t-il de l’art ou de l’artisanat ? La réponse dépend du cadre théorique choisi, ce qui renvoie au tableau comparatif initial.
Comprendre l’art en philosophie ne consiste pas à retenir une définition, mais à repérer quel critère chaque penseur mobilise : ressemblance, expression, reconnaissance institutionnelle, intensité vitale. Le choix du critère détermine ce qui compte comme art, et aucun cadre unique n’épuise la question. C’est cette irréductibilité qui fait de l’esthétique un champ philosophique toujours ouvert.

